A Lille, l’expérience stupéfiante d’une stupérette d’un jour

A Lille, l’expérience stupéfiante d’une stupérette d’un jour

juillet 3, 2019 0 Par admin

Devant les bocaux de verre, les étiquettes sont explicites : «crack», «cocaïne», «cannabis», «héroïne», «MDMA» et autres «kétamine», avec à chaque fois une explication des effets et des risques. Une «stupérette» d’une après-midi a ouvert à Lille mercredi, dans le cadre d’une campagne internationale contre la criminalisation des usagers de la drogue, intitulée «Support. Don’t punish.» («Soutiens. Ne punis pas»). Sur la table, une balance, et un petit panneau qui précise que les drogues de synthèses non présentes en stock sont disponibles sur commande. Trop nombreuses pour être toutes là, surtout depuis que leur offre a explosé avec Internet.

A l’origine de cette stupérette, l’association Spiritek, un acteur lillois reconnu sur la prévention et la diminution des risques liés à la consommation de stupéfiants, a choisi un cadre sobre et rassurant, au sous-sol de la librairie V.O., la boutique voisine de leur accueil de jour, où ils reçoivent des toxicomanes, souvent à la rue. En 2018, 600 personnes y ont été accueillies, avec une moyenne de 50 passages par jour. Chaque année, 60 000 seringues et 2 000 pipes à crack sont distribuées, un indicateur des consommations. L’objectif de cette boutique éphémère dans le centre de Lille est de lancer la discussion pour trouver des alternatives à la répression, que Spiritek estime inefficace. Mathilde Cierpucha, technicienne de prévention, le rappelle : «Au Portugal, où depuis 2000, les possessions individuelles ne sont pas sanctionnées, les consommateurs de cannabis représentent 8% de la population, contre 23% en France. Pour la cocaïne, c’est 0,3% de consommateurs au Portugal, contre 3,2% en France.»

Cow-boy solitaire

Elle connaît par cœur ces profils type, ces jeunes femmes en grande fragilité psychologique et financière, qui passent des foyers à la rue, de la rue à d’autres structures d’hébergement d’urgence. Elles se piquent à l’héroïne, une problématique de dépendance qui se rajoute à toutes les autres : «Le premier risque, c’est de se faire racketter à proximité des lieux de deal, raconte Mathilde Cierpucha. «Ensuite, il va falloir trouver un endroit de consommation, des toilettes publiques, un parking souterrain. Il ne sera jamais propre, et il n’est pas possible de mettre en œuvre ce que nous préconisons en termes de réduction des risques, par exemple l’installation d’un champ stérile.» Enfin, il y a la crainte de la prison, qui vient rompre les efforts d’insertion. Spiritek, pour chaque personne qui vient la voir, propose un soutien social, refaire les papiers, ouvrir les droits à la Couverture maladie universelle (CMU), et conseille d’aller voir des spécialistes de la dépendance, pour passer à la méthadone, et réussir à décrocher. «Mais après six ou neuf mois de prison, il faut tout reprendre à zéro», regrette la technicienne de prévention.

Des petits groupes se forment pour la visite. Mathilde Cierpucha pose le cadre : le modèle proposé à la réflexion cet après-midi est une vente réglementée, réservée aux membres, avec entretien préalable pour informer des risques, et vérifier les conditions de consommation. Les drogues seraient fournies par l’Etat, «pour éviter les produits de coupe, et connaître la composition des drogues et leur dosage», précise-t-elle. A l’antithèse de l’exemple californien, avec un marché du cannabis tenu par des acteurs privés, qui se tirent la bourre. On y a vu l’apparition de chanvre avec de très forts taux de THC, la substance aux effets psychotropes. Et chez la stupérette, le marketing est banni. Promis, on ne verra pas un cow-boy solitaire vanter les mérites d’un joint, comme cela a pu être le cas pour le tabac ou l’alcool – des drogues comme les autres, précise-t-on à Spiritek, mais socialement admises.

Lille, le 27 juin 2019. « Support Don’t Punish » « Soutenez. Ne punissez pas » est la traduction française d’une campagne mondiale appelant à une politique des drogues plus humaine. Cette campagne revendique le fait que les lois sur les drogues devraient d’avantage mettre l’accent sur la santé publique et les droits humains, plutôt que sur la répression et les sanctions. La Stupérette, magasin fictif et éphémère, dispositif de vente encadrée de drogues. Visite guidée dans la « Stupérette » par une des membr

Photo Aimée Thirion pour Libération

«Politique de répression»

Le changement de regard est justement un autre cheval de bataille. «Les représentations sont très négatives sur les drogues illicites, et elles sont accentuées par un discours alarmiste», remarque Georges Joselon, directeur de Spiritek et éducateur spécialisé. «On enferme la personne consommatrice dans le cliché « tu es un problème ».» Parmi les visiteurs du jour, beaucoup d’institutionnels concernés par le sujet, on sent un intérêt pour cette légalisation des consommations. Mais le «sans commentaire» prudent, est de mise. Seul Jérémie Crépel, conseiller municipal EE-LV à Lille, délégué à la santé, s’y risque. Et ses propos n’engagent que lui, précise-t-il : « La politique de répression a failli, et faire comme avant en espérant avoir de meilleurs résultats n’est pas rationnel.» «A Lille, on est confronté à un important trafic, à cause de la proximité de la frontière belge, et c’est de plus en plus difficile à vivre pour la population. La répression, c’est un puits sans fond de moyens, avec des effets pervers. Il faut arrêter.» Un bémol à cette expérience conçue par Spiritek, l’entretien obligatoire, qui pourrait faire préférer le marché noir à certains consommateurs.

Ce mercredi après-midi, Spiritek n’a pas exposé de vraies drogues, pour ne pas tomber sous le coup de la loi : le cannabis était du chocolat, le crack des morceaux de parmesan. Le bar-tabac version stups, ce n’est pas encore pour demain.


Stéphanie Maurice correspondante à Lille


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