A Marseille, les œuvres de Prouvé se cachent dans les friches de l’Escalette

A Marseille, les œuvres de Prouvé se cachent dans les friches de l’Escalette

août 21, 2019 0 Par admin

Dans un petit vallon sec, sauvage et sûrement très pollué, près des Goudes, à l’entrée du parc National des Calanques, un aventurier antiquaire collectionne des pavillons en tôle signés Jean Prouvé. Drôle d’endroit pour une envoûtante visite…

Passé le méchant portail, on ne peut que les voir : deux maisons en tôle, démontables et authentiques — « c’est juré ! » — de Jean Prouvé sont posées dans le gravier de la cour d’un ancien site industriel. Un Bengalow du Cameroun (1958 – 1964), avec sa structure en acier, son double toit pour la ventilation, sa charpente (refaite) en bois, ses élégantes enveloppes d’aluminium ajouré et cintré, et un plus basique et fonctionnel Pavillon 6X9 de Lorraine (1944 – 1945), tôle pliée et murs de planches —dont une façade a été remplacée par une baie vitrée. Premier coup de cœur. Et puis, on lève la tête.

Un bien drôle d’endroit que cette friche de l’Escalette qui remonte dans un vallon aride, juste avant les Goudes, tout à l’est de la baie. Ici, jusqu’en 1925, on traitait le minerai de plomb transporté depuis le port de Marseille dans des petits caboteurs. Une activité extrêmement polluante et dangereuse pour ses ouvriers, des saisonniers venus d’Italie pour la plupart, qui repartaient, exténués, après quelques mois dans ces fours de l’enfer.

Quand le patrimoine industriel en ruine est gagné par la végétation… 

Quand le patrimoine industriel en ruine est gagné par la végétation… 

© Baraja – Touchaleaume – Galerie 54

Outre un terril de purs poisons constitué des résidus de cendres, machefers et autres métaux lourds ravinés par la pluie (situé sur les terres du conseil départemental), le site, inquiétant et magnifique, dévoile ici d’étranges colonnades (qui soutenaient un toit disparu), plus loin des bassins de rétention pour le minerai, des murs cyclopéens, des tunnels et galeries à moitié écroulés, d’énormes cheminées obliques creusées à flancs de montagne pour recracher la haut sur la crête les fumées toxiques, et quelques bâtiments pas tous en ruines mais gagnés par la végétation. En bas, près de l’entrée, on trouve encore un ancien restaurant des années 1970 en mauvais ciment franchement sinistre.

La mer, bleu cobalt, pour horizon ; la pierre, les pins, la garrigue comme écrin pour Jean Prouvé 

La mer, bleu cobalt, pour horizon ; la pierre, les pins, la garrigue comme écrin pour Jean Prouvé 

© Baraja – Touchaleaume – Galerie 54

C’est là qu’après moulte squatteurs, un chantier naval sauvage, une casse-auto qui l’était à peine moins — il reste un bateau dans la cour, pas mal de carcasses dans les ronces — et quelques vicissitudes administratives, s’est installé le marchand d’art Eric Touchaleaume, « l’Indiana Jones » du meuble design, comme le surnomme la presse anglo-saxone. Drôle de type, chaleureux, athlétique, sulfureux, qui se vante volontiers, « contrairement à mes concurrents qui spéculent depuis leurs bureaux », d’aller sur le terrain — à Chandigarh pour les meubles de Jeanneret, au Cameroun pour les maisons Prouvé — « sauver de la disparition » (par quels moyens ?) des petites merveilles qu’il ramène en France par containers entiers, retape, revend une fortune.

A combien s’élève le barraquement 6X9 construit en 1945 dans les ateliers Jean Prouvé de Maxeville ? On peut discuter… 

A combien s’élève le barraquement 6X9 construit en 1945 dans les ateliers Jean Prouvé de Maxeville ? On peut discuter… 

© Baraja – Touchaleaume – Galerie 54

Il rigole, le marchand : « Prouvé était un idéaliste qui travaillait pour le peuple. Ses maisons devaient être simples, pas chères, pour loger les profs envoyés dans les lointaines colonies. Comme il n’en reste aujourd’hui qu’une vingtaine sur les 700 qui avaient été produites à l’époque, et qu’elles plaisent aux riches par leur simplicité structurelle, elles valent effectivement très cher. » Combien le bengalow ? Large sourire : “Entre 300 000 et 800 000 euros. Mais on peut discuter”.

Du mobilier signé Charlotte Perriand ou Pierre Jeanneret

Ce que l’on se gardera bien de faire, n’ayant ni les moyens ni même l’endroit où poser, notamment, ce Pavillon 6X9, rare survivant des maisons commandées aux Ateliers Jean Prouvé à la Libération par Raoul Dautry, ministre de la Reconstruction, pour reloger les habitants de Lorraine sinistrés par les bombardements. En revanche, on pourrait plus facilement flancher pour le mobilier signé Charlotte Perriand, Jean Prouvé ou Pierre Jeanneret… Lignes sobres, fonctionnelles, élégantes, métal plié, bois poli, tout ce qu’on aime dans le si caractéristique style des années 1950. Mais là, malgré le non-lieu requis en décembre 2017 par le parquet de Paris contre la plainte pour contrefaçon — déposée contre notre antiquaire marchand d’art par ses concurrents de ce micro-marché, les galéristes Patrick Séguin, Philippe Jousse et François Laffanour—, on préférera peut-être, moins chères et sans risques, les rééditions de chez Vitra… Même si Touchaleaume jure ses grands dieux que tout est « authentique ».

Les bâtons de Transmissions de l’artiste Myriam Mihindou, comme des ex-votos face à la mer et aux ruines

Les bâtons de Transmissions de l’artiste Myriam Mihindou, comme des ex-votos face à la mer et aux ruines

© Baraja – Touchaleaume – Galerie 54 – courtesy Geria Maïa Muller

Mais la visite à l’Escalette vaut le détour. Surtout si l’on monte dans la colline juste au dessus, sur une petite terrasse de pierre avec une vue à couper le souffle sur le cobalt de la mer, où l’artiste franco-gabonnaise Myriam Mihindou (née en 1964) s’est choisi un vieux pin tout noueux pour accrocher ses bâtons de Transmissions. Entre cannes votives, viscères fossilisées et serpents tentateurs, ces céramiques, comme des ex-voto pendus par des cordes de chanvre, ondulent au gré du vent marin, ajoutant au décor un surplus d’inquiétude.


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