Agrumes, cuir, céréales : la deuxième vie du papier

Agrumes, cuir, céréales : la deuxième vie du papier

janvier 17, 2020 0 Par admin

Publié le 17 janv. 2020 à 8h01

Imaginez que les peaux des oranges que vous pressez en préparant votre petit-déjeuner deviennent des feuilles sur lesquelles inscrire les pensées qui vous assaillent au début de la journée. Favini, le papetier installé à une heure et demie de route de Venise entre Padoue et Trévise, réalise ce qui pourrait n’être qu’une fantaisie flottant dans le brouillard matinal de votre cerveau. La plaine du Pô ressemble à une grande feuille de papier dépliée entre les contreforts des Dolomites et la mer Adriatique. Le hasard d’un jet d’encre semble y avoir parsemé villes et gros bourgs dont les campaniles des églises et les cheminées d’usines sont les uniques sommets se dressant à l’horizon.

À Rossano Veneto, la fabrique de papier remonte à 1736 à la suite de la reconversion d’un moulin servant jusque-là à moudre le grain. Si le matériau a été inventé en Chine et introduit en Europe au xie siècle au gré des conquêtes arabes, c’est dans la péninsule qu’il a été perfectionné.

À la Renaissance, la République de Venise imprime la moitié des livres du monde occidental. « C’est dans cette longue tradition que s’inscrit ma famille qui a racheté cette petite usine de Rossano Veneto en 1906, explique Andrea Favini, son directeur commercial. Le papier n’est déjà plus à l’époque un produit artisanal mais de grande consommation non plus fabriqué avec du chanvre, du lin ou des chiffons, mais avec une pâte obtenue à partir du bois et de fibres végétales. »

Des papiers innovants

L’entrée de l’usine ressemble à un décor de carton-pâte : des balles de cellulose de toutes les couleurs sont empilées, découpant sur le ciel gris d’étranges pyramides mayas bigarrées qui s’effilochent. Le papier, ce compagnon silencieux de nos réflexions, naît dans un fracas assourdissant et une chaleur d’étuve. Les ouvriers sont soumis à un train d’enfer, celui des machines évoquant des locomotives dont les essieux ne dévoreraient pas des kilomètres mais mastiqueraient inlassablement de la pâte. À la place d’épais nuages fuligineux, elles crachent de volumineuses bobines blanches ou colorées.

À première vue, le papier ainsi produit est des plus classiques. Mais en y regardant de plus près, on peut remarquer qu’il est l’un des plus innovants car dans sa composition n’entre pas uniquement la traditionnelle cellulose. « Nous devons tout à l’intuition en 1992 de mon grand-père, souligne Andrea Favini. C’était un personnage original qui s’intéressait et croyait en l’écologie. »

À Rossano Veneto, dans l'usine Favini. À gauche, des balles de cellulose en attente d'être recyclées.

À Rossano Veneto, dans l’usine Favini. À gauche, des balles de cellulose en attente d’être recyclées.©Marco Zorzanello pour Les Echos Week-end

Lorsque la municipalité de Venise cherche une solution à la prolifération des algues vertes qui asphyxient et polluent la lagune, il met au point un concept industriel voué à un grand avenir : celui de récupérer ce qui est considéré comme un déchet pour le transformer, après l’avoir séché, en une poudre en mesure de remplacer une partie des fibres de bois dans la fabrication du papier. Le Shiro Alga Carta était né contenant entre 30% et 80% d’algues fraîches.

165 millions d’euros de chiffre d’affaires

Le projet ne séduit pas seulement la Sérénissime mais également Giorgio Armani qui l’adopte pour certains de ses étuis à lunettes. Depuis, le succès ne s’est jamais démenti et a même contraint Favini à s’approvisionner en algues en Asie et sur les côtes bretonnes. Mais la définition d’une idée visionnaire est d’être (trop) en avance sur son temps. « On a constaté l’énorme impact positif en termes d’image mais, à l’époque, ni les consommateurs ni les entreprises n’étaient prêts à accueillir un tel concept », déclare Andrea Favini. Du coup, la production ne passe pas le cap industriel.

Les machines qui transforment la cellulose en pâte à papier évoquent une autre époque...

Les machines qui transforment la cellulose en pâte à papier évoquent une autre époque…©Marco Zorzanello pour Les Echos Week-end

D’autant que parallèlement, « le marché traditionnel avait des prévisions de croissance à deux chiffres », ajoute le directeur. Sur le papier, de quoi envisager un avenir radieux… Après avoir ouvert un site de production dans le Piémont, deux autres sont achetés aux Pays-Bas en 2000. Mais c’était sans compter la concurrence de plus en plus accrue des pays asiatiques et surtout l’avènement d’Internet et de la révolution numérique. En 2008, les usines hollandaises sont liquidées et, pour éviter la faillite, la famille Favini vend l’entreprise au fonds américain de private equity Orlando. Un succès.

En une décennie, le chiffre d’affaires passe de 100 millions à 165 millions d’euros, réalisé pour un tiers en Italie, un tiers en Europe (principalement en Espagne, France, Allemagne et Royaume-Uni) et un tiers dans le reste du monde avec une présence dans 70 pays et près de 500 employés. En 2018, Orlando cède 60% du capital au fonds d’investissement américain Fortress, les autres 40% revenant au management parmi lequel Andrea Favini.

Tout se transforme

« Le papier vit un moment de transition mais ne disparaît pas, poursuit celui-ci. Au contraire, au niveau mondial, sa consommation progresse. Il était auparavant pointé du doigt comme principale cause de la déforestation et le plastique était considéré comme la solution miracle. Aujourd’hui, la perception a complètement changé. La quasi-totalité du papier utilisé en Europe est recyclé. Son usage massif est simplement abandonné pour le papier à lettres par exemple ou pour le secteur de la presse qui traverse une crise. Mais le secteur de l’emballage pour les boîtes de parfums, les chaussures ou les sacs des boutiques de luxe est en plein essor. » Tout comme le besoin des citoyens d’obtenir des réponses concrètes aux défis du changement climatique et du gaspillage.

L’époque est désormais mûre pour développer l’intuition de son aïeul et appliquer à la lettre le principe selon lequel rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Ce que le jargon écologique désigne par « upcycling », soit l’action de récupérer des matériaux dont on n’a pas l’usage pour les valoriser en leur donnant une qualité ou une utilité supérieure à leur état d’origine. Le français l’a traduit par surcyclage, l’italien préfère l’expression « riuso creativo ».

Andrea Favini, le directeur commercial de la papeterie, dont la famille était propriétaire jusqu'il y a une dizaine d'années.

Andrea Favini, le directeur commercial de la papeterie, dont la famille était propriétaire jusqu’il y a une dizaine d’années.©Marco Zorzanello pour Les Echos Week-end

Dans la Péninsule, chaque année 1 million de tonnes d’agrumes est utilisé pour produire des boissons. Seuls 40% deviennent des jus divers et variés. Que faire des 600 000 tonnes restantes ? Pour Favini, ce n’est pas un rebut mais la matière première de la collection Crush lancée en 2012. La poudre de résidus de kiwis, olives, amandes, noisettes, café, lavande ou encore de cerises remplace aussi jusqu’à 15% de la cellulose provenant des arbres, dans un papier écologique destiné à l’impression d’étiquettes pour le secteur agroalimentaire, aux cartons d’invitation et aux carnets, en passant par les catalogues et les brochures de qualité. Il est composé de 40% de cellulose recyclée post-consommation certifiée FSC (Forest Stewardship Council, garantissant le respect de normes environnementales, sociales et économiques strictes) et 45% de fibres de cellulose vierges également FSC.

Donner une valeur ajoutée à des déchets

« Nous croyons dans l’économie circulaire, affirme avec conviction Andrea Favini. Son objectif est de limiter la consommation et le gaspillage de matières premières en se passant de la notion de déchets. Nous n’utilisons pas de matière vierge, juste des sous-produits industriels. On leur donne une valeur qu’ils n’avaient pas mais surtout plusieurs vies différentes en les transformant en papier qui pourra être recyclé. Le contenu fait souvent écho au contenant. Pour une crème cosmétique à l’orange, pourquoi ne pas utiliser Crush à base d’agrumes ? La boucle est bouclée. »

En 2013, est ainsi mis au point le papier fin Cartacrusca (papier de son), composé à 20% de résidus de blé impropres à la consommation humaine servant aux emballages du géant de l’agroalimentaire Barilla. En 2015, la maison Veuve Clicquot met à disposition les résidus de raisins issus du processus de fabrication de son champagne qui entreront à 25% dans la composition de l’emballage des nouveaux étuis 100% biodégradables et recyclables de ses bouteilles. « Le message écologique est notre priorité mais l’esthétique aussi puisque nos clients sont souvent des entreprises opérant dans le secteur du luxe, insiste Andrea Favini. Nous leur proposons une dizaine d’offres différentes pour répondre à leurs besoins ou leur image. »

Un savoir-faire précieux

Un quart des composants du papier Remake provient des chutes de cuirs du secteur de la mode et a été choisi par Louis Vuitton pour les sacs de ses boutiques ; le Refit utilise les résidus de laine et de coton. Quant au Lunar, il s’inspire des reflets de la Lune. Sa déclinaison en sept couleurs reproduit les différentes phases de l’astre grâce à la combinaison de pigments métalliques et sa surface texturée par un microgaufrage. Ces échantillons paraissent provenir d’un atelier de couture et non d’une papeterie. Ne parle-t-on pas du grain de la peau comme de celui du papier ? Le froissement d’une étoffe rappelle celui d’une feuille à nos oreilles comme sous nos doigts.

Une bobine de papier tout juste sortie d'une machine.

Une bobine de papier tout juste sortie d’une machine.©Marco Zorzanello pour Les Echos Week-end

Pour déterminer dans quel écrin déposer sa prose ou son produit, il convient ainsi d’effleurer les feuilles pour constater leur douceur lisse rappelant le cuir, la rugosité distinctive de la laine ou des céréales, la résistance aux frottements et aux empreintes digitales de certains métaux ou encore la sensation de fraîcheur que peut susciter le coton. Chacune offre sa propre capacité d’absorption de l’encre, de fixation des pigments de couleurs sans ternir leur éclat ou encore de résistance aux déformations et à l’humidité.

C’est ce dialogue silencieux que nous entretenons chaque jour avec le matériau qui servira d’interprète ou de support à nos idées, nos désirs ou nos messages. On avait coutume de reconnaître la valeur d’un homme ou d’une femme à sa montre ou à ses chaussures. Favini les aide à mettre en valeur ce qu’ils ont à dire.

Des Italiens et des lettres

Le papier nous vient de Chine et ce n’est pas le Vénitien Marco Polo qui l’a rapporté de ses voyages. Ce sont pourtant les Italiens qui ont donné naissance à ses plus importantes évolutions. L’une de ses toutes premières apparitions en Occident est attestée au début du xiie siècle en Sicile. Il gagne ensuite la Péninsule et en particulier Fabriano. C’est aux papetiers de cette petite ville des Marches que l’on doit la production du papier moderne à partir du xiiie siècle. Ils ne se contentent pas d’utiliser le lin et le chanvre plus résistants, ils remplacent les colles végétales utilisées par les Arabes par des gélatines et des colles animales, améliorent le satinage du papier pour lequel ils créent plusieurs types et formats. Et, surtout, ils inventent le filigrane des feuilles permettant de distinguer chaque fabricant. C’est à la Sérénissime, en revanche, que l’on doit l’écriture italique, en 1499, en réponse à l’imprimeur vénitien Alde Manuce qui voulait réduire la taille des livres pour faciliter leur diffusion. Ces caractères penchés ont ainsi été à l’origine appelés « lettres vénitiennes » puis « italiques » en référence à leur pays d’origine.


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