Jean-Baptiste Moreau, le blé en herbe

Jean-Baptiste Moreau, le blé en herbe

juillet 17, 2019 0 Par admin

A la hâte, il peaufine les derniers ajustements d’une prochaine intervention sur l’accord de libre-échange avec le Canada avant de filer en direction de l’hémicycle pour les questions au gouvernement. Son portable vibre sans cesse, l’homme, imposant, est pressé. Le ton, monocorde et posé, est celui de quelqu’un fier de maîtriser son sujet. Après avoir porté la loi agriculture et alimentation, adoptée en octobre, le député, agriculteur-éleveur à la ville, surfe à présent sur la vague du cannabis. «Pour faire tomber les dogmes et briser le tabou.»

Jeudi matin, après l’organisation à l’Assemblée nationale d’une conférence autour du chanvre et ses variétés non psychotropes, Jean-Baptiste Moreau a annoncé le lancement d’une mission d’information autour des usages du cannabis. «Pour dépassionner et démystifier le débat, il faut expliquer de quoi on parle et observer les expériences des autres pays pour voir les effets de la légalisation», dit-il. Cravate bleu nuit et bretelles taupe sur chemise blanche, Jean-Baptiste Moreau, 42 ans, s’est depuis deux ans aménagé un planning serré. Par amour de son métier et pour ne pas «perdre sa crédibilité», il continue de s’occuper de son cheptel de 130 vaches limousines et maintient à flot l’exploitation agricole familiale de 180 hectares.

Son addiction à lui, pourvu qu’elle soit douce, n’est pas à l’herbe mais à Mylène Farmer, obsession partagée avec sa fille de 7 ans. «Je suis un grand fan, assure-t-il en esquissant un sourire. Jeune, je faisais du piano, et sur le tracteur j’ai toujours de la musique dans les oreilles.» Ingénieur agronome de formation et ancien conseil dans le commerce international de bétail reproducteur, il a repris l’exploitation en 2006, après que l’associé de son père a taillé la route. Concilier vie parlementaire et paysanne, il y tient : «Ce n’est pas parce qu’on va inaugurer une foire à l’andouille dans un village qu’on est dans le réel. On n’y est jamais autant que lorsqu’on enfile les bottes pour faire un vêlage à 2 heures du matin.»

Beau joueur, il reconnaît que son intérêt pour le cannabis est récent et qu’il le doit à Eric Correia, président socialiste de la communauté d’agglomération du Grand Guéret. Cet anesthésiste de formation a milité pour inscrire la culture du cannabis médical dans le plan de redynamisation du territoire. «Des malades sont venus témoigner lors de conférences et raconter comment ça les aidait à calmer leurs douleurs. Je me souviens d’une personne avec une sclérose en plaques. Son mari avait fait pousser des plants avant d’être arrêté. Il fait maintenant l’objet d’une procédure judiciaire. C’est tout ce contexte qui fait qu’on doit évoluer sur la question.»

L’homme aux cheveux en épis, qui avoue avoir déjà «une fois ou deux» tiré sur un joint dans sa jeunesse, lorgne aujourd’hui le chanvre «bien-être», manne financière et filière d’avenir pour le monde agricole. Un avis légal pour la culture de la fleur de cannabis permettrait l’ouverture d’une large gamme de produits chargés en cannabidiol (CBD), la molécule garantie sans effet psychotrope, utilisée dans la réduction du stress et de l’anxiété. Une transition possible pour un territoire à 90 % consacré aux élevages bovins et un moyen pas fumeux pour le député de sortir la Creuse de son image de «trou en surface».Avec seulement 118 000 habitants et une population vieillissante, le département peine à attirer. «Les Creusois ont pris la mauvaise habitude du repli sur soi et de se plaindre en permanence. J’ai joué au rugby quand j’étais à l’université. Lorsqu’on ne fait que défendre dans ses 22 mètres, on finit par perdre. Il faut se retrousser les manches, sinon la désertification et le déclassement ne cesseront d’augmenter.»

Fils d’un agriculteur et d’une prof d’allemand, marié à une ingénieure territoriale, Jean-Baptiste Moreau a toujours été intéressé par la politique. Son père a été encarté pendant quarante ans au Parti socialiste. Sa rencontre au Salon de l’agriculture avec le futur président de la République, qu’il appelle «Emmanuel», le convainc de se lancer dans la course à l’investiture. Néomilitant En marche, il ne s’était jamais imaginé en politique. En avril 2017, il fait partie des quatorze premiers candidats investis par le mouvement du Président. Depuis, il défend son secteur en sillonnant les 258 communes de son département. Pour Pascal Lerousseau, président de la chambre d’agriculture de la Creuse qui côtoie Moreau depuis vingt ans, ce n’est pas le cannabis mais bien l’afflux de viande bovine du Mercosur qui interroge. Ses éleveurs-électeurs l’attendent au tournant : «Moreau nous soutient, et il est lui aussi contre cet accord. On lui dit que la concurrence est déloyale pour nous. On voudrait qu’il aille plus loin, plus vite et plus fort dans son opposition.» Celui qui se sent aussi proche de la Confédération paysanne que de la FNSEA qualifie l’accord d’«inacceptable» : «Qui va se donner les moyens d’aller vérifier la traçabilité des productions animales et végétales ? Exemple : le Brésil est signataire de l’accord de Paris, mais depuis Bolsonaro la déforestation a augmenté de 80 %, sans aucune sanction à la clé.» Favorable à l’interdiction du glyphosate, il a toutefois refusé de l’inscrire dans sa loi sur l’agriculture, et se défend de faire de la «démagogie politique»…

Dans le monde du chanvre, certains l’accusent de couper l’herbe sous le pied du projet de cannabis médical qui doit encore être validé par le gouvernement. Lui défend son approche globale et martèle la nécessité d’ouvrir le débat de la légalisation. «Dans le Colorado, elle a permis de créer plus de 10 000 emplois. Le volet économique est intéressant, mais il ne faut pas oublier les questions de santé publique et de sécurité.» Il en profite au passage pour pointer un manque de connaissances de la part de certains politiques. «Il y a quelque temps, je parlais du CBD avec Agnès Buzyn et elle n’arrivait pas à voir la différence avec le cannabis récréatif. Les mentalités progressent petit à petit. Les parlementaires reçoivent plutôt bien le message, mais certains restent opposés.»

En mai, le député inaugurait la foire de Guéret. A la buvette, une pinte fraîche à la main, entre les dernières nouvelles du cheptel, on discute aussi cannabis. La graine commence à germer : «Au début, les agriculteurs étaient sceptiques, ironiques. Quand on leur a montré les rendements possibles de 2 500 euros sur un hectare d’exploitation, ils ne rigolaient plus du tout.» En juin, un rapport du Conseil d’analyse économique indiquait qu’une légalisation du cannabis pourrait permettre à l’Etat d’empocher au moins 2 milliards d’euros par an. De quoi en intéresser plus d’un. Dans la région du député, le chanvre porte le doux surnom de «cochon vert».

1977 Naissance à Guéret.
Juin 2017 Elu député LREM de la Creuse.
1er juillet 2019 Prend position contre le Mercosur.
11 juillet Lancement de la mission d’information sur le cannabis.


Charles Delouche photo Fred Kihn


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