Le confinement n’a pas bouleversé leur quotidien

Le confinement n’a pas bouleversé leur quotidien

avril 10, 2020 0 Par admin

Publié le 06 avril 2020 à 12h01 – Mis à jour le 06 avril 2020 à 16h16

TémoignagesSi une majorité de Français ont vu leur quotidien bouleversé par le confinement, parfois vécu comme un casse-tête, une partie d’entre eux ont l’impression de vivre comme d’habitude, ou presque. Rencontres.

Alors que la plupart des Français sont assignés à résidence depuis le 17 mars, afin de lutter contre la menace invisible du coronavirus, Baptiste Desveaux, 35 ans, agriculteur bio installé près de Chartres (Eure-et-Loir), « n’a jamais autant bossé ». L’agriculture fait partie, au même titre que l’énergie, les transports, les télécoms ou encore la propreté, des secteurs jugés « essentiels » à la bonne marche du pays.

Malgré cette pièce de tracteur cassée, qui n’a pas pu être remplacée tout de suite, le travail se poursuit. Et pour cause : en dépit du virus, qui oblige les humains à rester à l’intérieur, dehors c’est le printemps, et le pic d’activité pour les paysans. Levé à l’aube, Baptiste traverse la plaine égayée par le jaune des colzas, son attestation en poche, direction les champs, où il va semer blé de printemps, pois, tournesol et chanvre. « Le confinement, on le fait un peu dans notre tracteur », plaisante le jeune homme, qui par moments se sent un peu en décalage avec ses amis salariés, « qui profitent du confinement pour jardiner et s’occuper de leurs enfants… ».

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Un champs, près du Mont-Saint-Michel, dans la Manche.
Un champs, près du Mont-Saint-Michel, dans la Manche. DAMIEN MEYER / AFP

Si le champ de son activité a lieu entre les quatre murs de son logement, « Gwenbib », traductrice free-lance pour de grandes compagnies aériennes américaines, abonnée au télétravail, n’a pas non plus vu son quotidien bouleversé par le confinement. « Il a fallu travailler dans l’urgence après l’annonce de Trump [de suspendre tous les voyages en provenance de l’Europe vers les Etats-Unis]. Hormis cela, difficile de réaliser pleinement ce qui se passe dehors, mes seules sorties d’avant étant essentiellement le supermarché et la salle de sport », nous écrit-elle.

Quant à Elsa, maman d’un nourrisson, elle « passe l’essentiel de sa journée sur le canapé à gérer la fatigue et allaiter », le confinement, « paradoxalement », est « psychologiquement agréable » :

« Je n’ai pas l’impression de rater tout ce qui se passe de trépidant dans le monde extérieur, je ne stresse pas sur la manière dont mon remplaçant au boulot gère les dossiers, car tout est à l’arrêt, mon mari est à la maison et – même s’il télétravaille – il peut m’aider un peu. »

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Moments d’introspection et liens avec autrui

Malgré des situations professionnelles et personnelles très différentes, Baptiste, Gwenbib et Elsa ont tous un point commun : « Celui de bénéficier d’une activité continue, structurée par un temps cohérent, rythmé par des interactions avec l’extérieur, même virtuelles », pointe le sociologue Pascal Dreyer, coordinateur du réseau de recherches sur les savoirs de l’habitat de Leroy Merlin France. Des atouts, pendant cette période où le confinement, en privant l’être sensible que nous sommes « de sa capacité à se déplacer, à éprouver l’espace, le temps et les relations sociales qui les structurent, peut s’avérer difficile à vivre ».

Une habitante confinée à Givors, près de Lyon, le 1er avril.
Une habitante confinée à Givors, près de Lyon, le 1er avril. JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

« Le chez-soi n’a de sens que s’il articule intérieur et extérieur », Pascal Dreyer, sociologue

Ils partagent autre chose : une bonne connaissance de leur espace de vie et une capacité à l’organiser, en conjuguant moments d’introspection et liens avec autrui. « Le chez-soi n’a de sens que s’il articule intérieur et extérieur. Et ceux qui sont capables de télétravailler sereinement actuellement sont ceux qui savent articuler intérieur et extérieur d’eux-mêmes », poursuit le sociologue.

« Pour une partie de la population, très habituée à avoir des interactions à distance, le confinement va juste l’empêcher de sortir et serrer des mains. Et ne va pas constituer un changement si profond. Tout dépend des habitudes de vie », ajoute Lise Bourdeau-Lepage, professeure de géographie à l’université Lyon-III, qui vient de lancer une étude sur le confinement.

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Vivre comme un défi cette période

Des principes qu’Annabelle, 31 ans, graphiste indépendante pour une petite entreprise de cosmétiques, a pleinement intégrés. Arrivée le 11 mars à Madrid chez son amie, rencontrée quelques semaines auparavant, elle y est restée bloquée. Depuis, les deux jeunes femmes dorment, mangent, travaillent, font leur yoga et regardent des films ensemble dans un studio de 40 mètres carrés, et comptent une sortie en douze jours dans la cour de leur immeuble… Pourtant, Annabelle n’a pas l’impression de voir son quotidien bouleversé.

Une « résilience » qu’elle attribue à son expérience d’un an à Caracas, la capitale vénézuélienne, en pleine crise politique et sociale. « Je travaillais de la maison. On avait une heure d’eau courante par jour, très peu d’Internet et très peu de sorties, compte tenu du taux de criminalité. Ce genre d’expérience donne les ressources psychologiques pour affronter un confinement comme celui-ci », analyse la jeune femme, qui a décidé de vivre cette drôle de période comme un challenge.

« C’est l’espace psychologique qui compte »

Xavier Ruelle, 47 ans, sous-marinier à la base de Cherbourg et pro du confinement, confirme : « L’espace n’est pas si important, sous l’eau, on vit à soixante-quinze pendant soixante-dix jours dans un F3… c’est l’espace psychologique qui compte », explique l’officier, qui vit ce confinement avec son épouse et ses enfants adolescents comme un prolongement de son quotidien. Pour se projeter dans l’après, il s’est lancé dans la création d’un site Internet de l’amicale des sous-mariniers qu’il préside.

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Une « stratégie de compensation », qui peut permettre de transformer cette réduction de la liberté « en pause salutaire, qui permet de se recentrer sur soi-même et de redonner un axe à son chemin de vie », diagnostique Lise Bourdeau-Lepage.

Le confinement forcé des seniors

L’expérience du confinement de Michelle, 89 ans, vissée à son canapé en raison de ses difficultés à marcher, et donc « en situation de dépendance étroite avec autrui, est très différente de celle des sous-mariniers, construite socialement pour eux et collective », analyse Pascal Dreyer. La commerçante à la retraite ne doit ce sentiment de routine qu’au fait « d’être bien entourée », relève Lise Bourdeau-Lepage.

Tous les matins, son mari, François, 91 ans et dans une forme olympique, achète chez le traiteur de quoi manger. Deux fois par jour, à heures fixes, le couple dispute sa rituelle partie de Scrabble. Le reste du temps, Michelle enchaîne mots croisés, Sudoku et longues séances de lecture.

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En cette période de confinement, comme pour le reste de la population, le sentiment de normalité vient de « cette capacité à compenser le manque de relations sociales par des relations virtuelles », analyse Lise Bourdeau-Lepage. « Je reçois tellement de coups de fil que j’ai un peu l’impression que c’est le 1er de l’an, j’espère que cela va durer, c’est très important », s’amuse Geneviève, 85 ans, qui a pu rester seule chez elle grâce à l’aide de ses auxiliaires de vie.

Se protéger des informations trop anxiogènes

C’est justement pour faciliter la vie des personnes âgées ou isolées de leur petit village gersois que les sœurs de la communauté de Boulaur ont rouvert la boutique dans laquelle elles vendent les produits de leur ferme. Si les vingt-sept religieuses cloîtrées ont dû renoncer à accueillir les visiteurs, le confinement n’a pas bouleversé leur quotidien. « Contrairement aux membres d’une famille qui se retrouvent tout à coup à cohabiter vingt-quatre heures sur vingt-quatre, nous sommes habituées à vivre ensemble en permanence », rappelle sœur Anne, responsable de la communication.

Les vingt-sept sœurs de l’abbaye de Boulaur (Gers) n’ont pas vu leur quotidien bouleversé par le confinement.
Les vingt-sept sœurs de l’abbaye de Boulaur (Gers) n’ont pas vu leur quotidien bouleversé par le confinement. COMMUNAUTE DE BOULAUR

Pour la religieuse, qui s’amuse de voir « la clôture du monastère étendue à la France entière, et sa vocation monastique protégée par la gendarmerie nationale », « vivre dans un espace limité, n’est pas un repli sur soi, au contraire : c’est une ouverture différente, qui permet de prendre du recul et porter le monde plus haut par la prière ».

Afin d’éviter de perturber « cette mission qu’elles se sont fixée », les sœurs ont décidé actuellement de limiter au maximum la télévision. La cloche sonne ; la sœur nous annonce qu’elle doit raccrocher. C’est l’heure des vêpres, qui, infime concession faite au coronavirus, ont été avancées afin de permettre de désinfecter la cuisine en respectant les distances de sécurité.

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