Les dits de Trieste

Les dits de Trieste

juin 11, 2019 0 Par admin

La bora souffle sur les récentes parutions littéraires. Après l’Année 15. Journal de guerre de Giani Stuparich, le vent de la côte nord Adriatique apporte Confession téméraire d’Anita Pittoni et Trieste de Roberto Bazlen (1). Trois auteurs amis, figures majeures de la vie intellectuelle au XXe siècle dans la fascinante ville jumelle de Venise. Devenue italienne après la chute de l’empire austro-hongrois en 1919, Trieste, plus qu’un creuset, est «une caisse de résonance», écrit Roberto Bazlen (1902-1965), dont le court texte revient sur l’esprit Mitteleuropa des «dernières années de la première avant-guerre». Il était alors un adolescent qui se disait irrédentiste. Il récapitule : «Donc, cette ville qui parle un dialecte vénitien et cette campagne qui parle un dialecte slave, sont confiées à une bureaucratie autrichienne irréprochable, mais qui parle allemand.»

Editrice. Le décor est posé, celui d’une petite patrie aux frontières rendues coulissantes par l’histoire, et qui donne à ces auteurs de Trieste une perception très singulière de l’appartenance aux lieux. Anita Pittoni (1901-1982) est devenue auteure sur le tard. Elle ne publie son premier recueil de prose poétique qu’en 1950. Auparavant elle a été une réputée créatrice de textiles, puis une éditrice. «La patrie, c’est la terre où l’on parle sa langue, puis c’est la région où l’on est, puis c’est la ville où l’on est né, puis c’est la maison où l’on vit, puis c’est la pièce où l’on travaille, qui est la plus grande de nos patries, que l’on transporte avec nous dans le monde entier, l’endroit où l’on élit sa patrie : la pièce la plus tranquille, où l’on travaille le mieux.» C e «Manifeste» de Zibaldone, sa maison d’édition, créée avec Giani Stuparich, avec lequel elle entretenait une relation sentimentale, donne le ton de sa propre création. L’intériorité, poussée jusqu’à perdre pied avec soi-même, est la matière de sa prose. Anita Pittoni a su gagner «la bataille de la sincérité intérieure», dit d’elle Stuparich, l’homme à la présence floue mais essentielle qu’on croit deviner au détour de certaines phrases.

«Le miroir suivait chacun de mes mouvements» : Anita Pittoni traverse les années avec le même questionnement inquiet, le même détachement, portes ouvertes à des interlocuteurs réellement là ou non. Elle écrit, et d’autres écrivent en la regardant écrire, semble-t-il. Comme Lawrence, sous entendu D.H., l’auteur de l’Amant de Lady Chatterley, ou Katherine Mansfield. On les voit, personnages fantasmés dont le miroir suit peut-être aussi les mouvements. «Lawrence m’observe de temps à autre en écrivant. […] Mon visage a exactement l’expression qui lui tape tant sur les nerfs, sans que je sache trop pourquoi. Il dit à Ottoline que je ne suis vraiment rien du tout, accaparée par des ouvrages de dame, avec des rêves limités, d’une nature commune, créés et mus par des centres obscurs.»

Celle qui excella dans le domaine du textile – ses créations en faisaient une invitée de la biennale de Venise – déploie des pensées comme on tire des fils, «tournicote» dans les pièces de sa maison. Dans «La chevelure de la sirène», elle tourne le dos à sa machine à écrire et ressort son rouet «prêt à servir, attendrissant» pour récupérer une pelote de chanvre bleu-vert, qui lui évoque les embruns, des courses en mer. La voilà dans un corps-à-corps avec «ce douloureux désordre de fils embrouillés». Et ce qui pourrait paraître comme un épisode ordinaire de la vie d’une ménagère, (faisons l’inventaire de cette armoire), s’emballe, se charge de démesure ( «et je me suis approchée à pas prudents au bord de l’abîme»), passe par l’invocation de la figure aimée de Nietzsche.

Lucarne.Chez Anita Pittoni, les corps sont flexibles comme ces fils qu’elle tire, qu’elle noue. Dans «l’Accusation», texte qui a une indéniable parenté avec l’univers de Kafka, un médecin, triste, «regarde dehors, laissant pendre ses bras d’un air désespéré». Ailleurs, une voisine du dessus surgit d’une lucarne et commet une violation de domicile : «Mon expression épouvantée dut lui plaire, car elle arracha avec furie la toile entière et avança vers le bas sa tête, qui se mit à pendre ; elle la secoua alors de droite à gauche en riant à gorge déployée, m’agonisant avec moquerie de propos obscènes, entrecoupés d’éclats de rire.» Cette marionnette de cauchemar rejoint les créatures de songe de la solitaire Pittoni. Mais on se tromperait si on ne voyait dans cette œuvre poétique qu’une sombre veine expressionniste. La Triestine sait aussi parler du bonheur d’être chez soi dans la tranquillité d’un dimanche, de la douceur d’un regard qui sonde «jusqu’au fond de l’âme» et de l’amitié, élément vital de son existence.

Les deux textes qui ferment le recueil en témoignent. Elle raconte comment elle tissa un voile d’or pour la vitrine d’une librairie où devaient être installés des exemplaires du recueil les Oiseaux du poète triestin Umberto Saba. «La cité de Bobi» fut écrit à la mort de Roberto Bazlen. Conseiller éditorial des maisons Bompiani et Einaudi, cofondateur des éditions Adelphi, cet homme est souvent présenté comme un auteur sans œuvre. Rien de lui n’a été publié de son vivant. Daniele Del Giudice en a fait le personnage central de son roman le Stade de Wimbledon, dont Mathieu Amalric a tiré un film en 2002. Lettres éditoriales (Le Passeur 1999, L’Olivier 2018), un choix passionnant de fiches de lecture rédigées par Bazlen pour recommander ou non des manuscrits, a mis en avant la rigueur de son jugement littéraire. Dans la préface, Roberto Calasso écrit : «Dans l’ancienne querelle qui oppose l’homme du livre à l’homme de la vie, Bazlen représentait l’homme du livre qui est tout entier dans sa vie et l’homme de la vie qui est tout entier dans le livre.»

Trieste fait partie des «Notes sans texte» de Bazlen, rédigées dans les années qui suivent la fin de la Seconde Guerre mondiale et publiées après sa mort par Adelphi. Il parle de sa ville natale d’avant 1919 comme d’«un monde presque pantagruélique, ou l’on travaillait beaucoup et où l’on mangeait encore plus». On y voit des hommes ivres promener leur âne saoul dans Trieste. Ils chantent : «No go le ciave del porton no torno a casa.» Traduction : «Je n’ai pas les clefs de la porte, je ne peux pas rentrer chez moi.»

(1) Paraît aussi de Giorgio Pressburger Nouvelles triestines, traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, Actes Sud, 176 pp., 19,50 €.


Frédérique Fanchette

Anita Pittoni Confession téméraire Traduit de l’italien par Marie Périer et Valérie Barranger, préface de Simone Volpato, La Baconnière, 216 pp., 20 €.

Roberto Bazlen Trieste Traduit de l’italien par Monique Baccelli. Illustré de dessins inédits de Vittorio Bolaffio, Allia, 48 pp., 6,20 €.


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