Moutons français : la toison dort

Moutons français : la toison dort

janvier 2, 2020 0 Par admin

Tricoter c’est comme se lover près d’un feu de cheminée imaginaire. C’est aussi retrouver le contrôle sur la fabrication de ses habits, loin de la spirale infernale de la fast fashion. Seulement, la quête de pelotes de laine sans fibres synthétiques (et donc issues de pétrole) et fabriquées en France se transforme vite en épreuve. Alors que 6,8 millions de brebis broutent dans l’Hexagone, la filière laine française a quasiment disparu en quelques décennies.

Pourtant, le travail de la laine n’est-il pas l’une des activités où les besoins humains et ceux de l’animal sont le plus en adéquation ? «Descendants des mouflons sauvages, les moutons domestiques n’ont pas toujours eu une toison laineuse : ils étaient initialement poilus, explique l’Institut national de la recherche agronomique dans une étude de 2017. Les attributs actuels du mouton sont le fruit de siècles de sélections et de croisements génétiques.»

Pour leur bien-être, les moutons doivent être tondus une fois par an, au printemps. Mais cela coûte plus cher aux éleveurs français que ce que la vente des toisons ne rapporte. Pour être exploitable, la laine doit en plus être lavée, cardée puis filée ou feutrée. Il n’existe plus qu’une seule usine de lavage en France, le lavage du Gévaudan, en Haute-Loire, et elle a été relancée en 2018. Dans un petit vallon au nord de Clermont-Ferrand, dans la Creuse, la filature Fonty survit vaillamment face à la concurrence italienne, allemande et scandinave. Une des dernières usines à filer et teindre la laine du pays, elle emploie 22 salariés.

Derrière les grandes fenêtres de la bâtisse, entre les machines ronronnantes et les sourires des ouvriers affairés, difficile d’imaginer que l’usine émerge de trois décennies de déprime économique, ayant frôlé la liquidation judiciaire en 2006.

«Cercle»

Benoit de Larouzière, 50 ans fait visiter son usine, vieille de cent quarante ans, comme un conservateur de musée. Cet ancien haut cadre d’Airbus a décidé de tout plaquer il y a deux ans pour reprendre en main la filature et sa marque Fonty, un incontournable dans les années 60. «Touchez cette laine, comme elle est douce», invite-t-il. Du mérinos d’Arles, de l’alpaga, du duvet de yack de Mongolie, du coton, de la soie, du chanvre, de l’ortie. «Lors des portes ouvertes, la première chose que les gens me demandent est : ça ne leur fait pas mal aux moutons quand on les tond ? Au contraire. Et puis l’animal, si vous le nourrissez bien, il fera de la bonne laine. C’est un cercle vertueux.»

On suit les amas de poils, leur évolution, dans les souterrains de l’usine. Une fois les dernières impuretés nettoyées, ils refont surface, nuages de chevelure animale emmêlés, prêts à passer dans les crocs mécaniques de la cardeuse. «Un outil très dangereux», avertit le directeur, au côté d’Eric, chargé de manipuler le monstre. Il en sort un «préfil», ébauche de ce qui, quatre machines plus tard, prendra la forme bien connue des pelotes.

Alain, 56 ans dont trente-huit ans de filature, s’affaire sur une énorme machine en ferraille chargée de tordre les fils pour qu’ils tiennent ensemble. En surveillant qu’aucun nœud ne se forme, il lance : «Mon père travaillait aussi dans l’usine et ma compagne est juste-là.» Jusqu’à l’année dernière, il tenait les deux bouts de la laine, entretenant un cheptel de 72 moutons. «Pour la viande», précise-t-il.

Récemment embauché, Jules Kister est, lui, tondeur de métier. La laine, il pourrait en parler pendant des heures. «Au microscope, la laine ressemble à un bananier. Ce sont ces écailles qui permettent une telle cohésion du fil.» Membre de l’association Lainamac, il a fait du renouveau de la filière laine un acte de militantisme. «La Creuse a le niveau de développement de la Seine-Saint-Denis. On doit recréer des liens entre les quelques activités qui restent dans la région, c’est une question de survie.» Son objectif : convaincre les éleveurs de faire transformer leur laine dans le coin, plutôt que de la jeter. «Les agriculteurs sont surpris de savoir tout ce qu’ils peuvent faire avec la leur. Vêtements, matelas, isolation… Nous devons faire redécouvrir la richesse des cheptels français. Un mouton en haute montagne n’aura pas la même laine qu’en plaine.»

Actuellement, la grande majorité de la laine utilisée dans les produits français provient d’Australie et de Nouvelle-Zélande pour le mérinos, d’Amérique latine pour l’alpaga et de Mongolie pour le cachemire. «Nous utilisons 30% de laine française dans nos pelotes, admet Benoit de Larouzière. On espère atteindre bientôt les 50%. Mais c’est valable pour tout le secteur. Les belles matières sont produites dans l’hémisphère Sud et consommées dans l’hémisphère nord.»

«Regard»

Fil frisé, épais, lisse, soyeux ou torsadé, les mains agiles des ouvriers de Fonty donnent peu à peu forme aux touffes des moutons. Et ce sont des femmes qui assurent les étapes de finition. Magalie, pelotonneuse depuis cinq ans, repère à l’œil les pelotes qui ne pèsent pas les 50 g requis, et plonge les autres dans des sachets, prêts à l’envoi.

Acheter 1,5 euro le kilo de laine brute aux éleveurs (soit deux fois le coût de la tonte), rémunérer au smic les 22 salariés, payer la création de la teinture, l’entretien des machines et l’expédition des commandes se répercute forcément sur les prix. Pas de synthétique chez Fonty. Si bien que, par exemple, leur produit phare, la pelote BB Mérinos est vendue 6,10 euros. Pour tricoter un pull pour femme, cela revient à un peu plus de 40 euros. Un prix rédhibitoire pour beaucoup de Français.

«Je me suis posé la question du prix mille fois, argumente Laeticia Modeste, 32 ans, créatrice de la jeune marque à son nom. On doit changer le regard des consommateurs. Je ne peux pas baisser mes prix si je veux rémunérer correctement tous les artisans impliqués dans la fabrication, et les éleveurs. Je préfère que les gens m’achètent un vêtement pour le garder longtemps et qu’ils aient conscience que ce prix est nécessaire pour conserver des savoir-faire sur le point de disparaître.» La préoccupation croissante pour le bien-être animal, tout comme celle du local et le respect de l’environnement, pourrait bien réussir l’exploit de redonner vie à la filière laine française. Et pourquoi pas relancer la passion du tricot qu’ont tenté de transmettre tant de grands-mères.


Amandine Cailhol


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Aude Massiot envoyée spéciale dans la Creuse


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