Pourquoi ne faut-il jamais prononcer le mot « lapin » en mer ?

Pourquoi ne faut-il jamais prononcer le mot « lapin » en mer ?

juillet 14, 2019 0 Par admin


Chaque profession a ses superstitions propres qui lui donnent un charme désuet et qui la pimentent avec une touche mystique mêlée d’humour : ainsi, les comédiens ont interdiction de porter du vert à l’intérieur d’un théâtre ; les enseignants (surtout en Europe de l’Est) pensent que s’ils arrivent en retard le jour de la rentrée, l’année sera mauvaise ; les pilotes ne souhaitent jamais un « bon vol » à leurs collègues car c’est réputé porter malheur ; pour la même raison, les maçons ne doivent pas siffler sur un chantier. C’est toutefois chez les marins que l’on retrouve les superstitions les plus originales.

Parmi les nombreuses superstitions marines, une est particulièrement connue mais peu de personnes s’interrogent sur sa signification : le tabou du lapin. Car si la patte de lapin porte bonheur sur la terre ferme, le rongeur est perçu comme porteur de mauvaise augure en mer.

Il est bien connu que l’on ne doit sous aucun prétexte prononcer le mot « lapin » à bord d’un navire (voire même sur terre si l’on est marin). Mais d’où vient cette tradition ? Les marins, ces solides gaillards au gabarit puissant défiant la colère de Poséidon, seraient-ils effrayés par d’innocentes créatures aux grandes oreilles au point de craindre jusqu’à leur nom ?

Plusieurs versions existent pour tenter d’expliquer l’origine de ce mythe qui, en tous les cas, remonte au début de l’époque moderne, âge d’or de la navigation. D’après la version la plus répandue, cela viendrait du fait que les marins, embarqués pour de longs trajets (aller de l’Europe aux Amériques pouvait prendre jusqu’à trois mois au XVIIème siècle) appareillaient avec diverses denrées à bord dont des animaux vivants : cochons, poules et lapins ; or, ces derniers, lorsqu’ils n’avaient plus de nourriture dans leur clapier, auraient eu l’habitude de s’en échapper pour dévorer les stocks de nourriture et grignoter les cordages de chanvre, ce qui pouvait occasionner un déplacement de la cargaison dans les cales et une déstabilisation de la répartition du poids au sein du navire, susceptibles de provoquer un naufrage. D’après nos confrères du Monde qui ont enquêté sur cette superstition, il pouvait même arriver que les lapins dévorassent les colmatages des planches de bordé également faits avec du chanvre, ce qui pouvait amener des voies d’eau fatales dans le navire. Avec la répétition de cas similaires, la peur du lapin se serait installée chez les marins au point de les amener à ostraciser cet animal à bord de leurs embarcations, voire d’en interdire la mention.

Cette version communément acceptée est toutefois battue en brèche par les scientifiques modernes et les historiens de la marine, lesquels concluent que, plus que le lapin, les rats étaient susceptibles de ronger bois et cordages – sans compter les maladies dont ils pouvaient être porteurs ; or, de manière surprenante, aucun tabou ne frappe le rat dans les croyances marines.

On note également que ce tabou du lapin s’est développé après la Renaissance uniquement dans les marines anglaise, espagnole, portugaise et surtout française. Alors même qu’embarquer des animaux était une pratique courante chez l’ensemble des marins depuis l’Antiquité, pour de simples raisons de ravitaillement. Or, si certaines superstitions se retrouvent chez des marins de différentes aires culturelles (la poisse attribuée aux femmes à bord, l’interdiction de siffler en mer), on n’observe aucun interdit frappant le lapin sur les navires égyptiens, grecs, romains, chinois, arabes, ou même ceux d’autres États européens tels que Venise, Florence ou les Provinces-Unies, tous ces peuples étant de grands navigateurs.

La véritable histoire de cette superstition est plutôt à rechercher dans les mentalités du Moyen-âge occidental, voire jusque dans les écrits vétérotestamentaires. C’est que le judéo-christianisme voue une grande défiance à ce mammifère aux grandes oreilles qui aime tant copuler. Le Deutéronome et le Lévitique ostracisent clairement le lapin de la liste des animaux comestibles et le déclarent impur. Aujourd’hui encore, le judaïsme prohibe la consommation de viande lapinesque. Si, pour les Chrétiens, le tabou culinaire a été levé dans le Nouveau Testament (cf. Actes des Apôtres), il n’en demeure pas moins que le lapin a suscité une grande méfiance au sein de la Chrétienté jusque au XVIIIème siècle, la consommation de cette viande étant marginale jusqu’à la révolution industrielle. Comme dit plus haut, le lapin a une forte appétence envers l’acte charnel, ce que le judéo-christianisme – imprégné par une culture de la culpabilité – considère d’un très mauvais œil. Dans le bestiaire médiéval, cet animal aux grandes oreilles était ainsi associé à la fécondation et au plaisir, surtout dans le cas du lapin femelle. C’était d’autre part un animal réputé nocturne et donc associé à la lune mais aussi à la sorcellerie… et à la sexualité féminine que l’on pensait alors corrélée au cycle lunaire. Il s’agissait en fait d’un symbole érotique féminin : si de nos jours le terme vulgaire ch***e designe le sexe de la femme dans le langage familier, peu de personnes savent que c’est le mot « lapin » qui était d’usage jusqu’au XVIIIème siècle pour qualifier le même organe. C’était dès lors un mot vulgaire et à double sens, exactement comme le mot « chatte » l’est à notre époque.

Or, les marins étant exclusivement des hommes (la présence de femmes à bord était encore mal vue au début du XXème siècle car elles étaient réputées porter malheur en mer), il n’est pas à exclure que la présence à bord de ce symbole de l’érotisme féminin ait eu la même portée maléfique que les femmes elles-mêmes. Ce n’est dès lors pas un hasard si ce tabou se développa chez les marins anglais, espagnols et français, le puritanisme anglican et la contre-réforme catholique ayant forgé une morale austère basée notamment sur la nécessité spirituelle de combattre l’érotisme et la sensualité : il est drôle d’observer que catholiques et protestants, qui s’étripaient sur de nombreux points à travers toute l’Europe, étaient parvenus à tomber d’accord sur la nécessité d’ostraciser le lapin. Cependant, des États comme les Provinces-Unies, Venise ou Florence, bien que chrétiens, n’avaient pas été affectés par la vague réactionnaire puritaine ou tridentine ; leur morale sexuelle était par conséquent plus libérale par rapport à la France et à la Grande-Bretagne. Aucun tabou cuniculophobe ne se développa donc dans les marines néerlandaise ou vénitienne. A noter qu’il n’y eut guère plus de tabous dans les marines du monde musulman (dont la plus connue est la flotte ottomane) ; c’est que l’islam considère le lapin comme un symbole positif de fécondité, d’abondance et d’accomwplissement ; il en est de même dans le bouddhisme où il symbolise en plus la lucidité : le lapin/lièvre étant un des rares mammifères à naitre avec les yeux ouverts.

En revanche, cette superstition persiste toujours en Occident. Difficile de dire si les marins y croient réellement ou s’ils l’entretiennent pour agrémenter avec une touche d’humour et de nostalgie leur vie consacrée à la mer. Quoi qu’il en soit, plusieurs marins et skippeurs confirment qu’ils n’emploient sous aucun prétexte le mot « lapin » en mer ou sur terre : « On dit la bête aux grandes oreilles« , déclarait le skippeur Jean Le Cam à nos confrères du Monde en 2012. Franck Cammas, un autre skippeur et pratiquant de la course à la voile, affirme quant à lui, dans le même article, qu’il est toujours mal vu de prononcer le mot « lapin » dans les équipages français, et reconnaît lui-même : « Quand quelqu’un prononce le mot lapin à côté de moi quand je suis en mer, ça m’énerve« .

Ballottés entre le bleu du ciel et le bleu de l’océan, en voyage durant de longs mois sans toucher terre, sujets aux caprices des éléments, les marins ont développé un grand nombre de traditions empreintes de tabous et de superstitions au fil des siècles, dans le but de se créer un sentiment de contrôle sur leur vie sujette aux aléas de la nature. Ce désir de contrôle, couplé à une défiance envers le plaisir charnel et la féminité, a conduit ces hommes à voir la source de leurs malheurs dans ces petits rongeurs innocents que sont les lapins. Quand la Raison s’estompe, les superstitions ont force de loi.

Nicolas Kirkitadze


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